
Deux ans après la suppression de plusieurs arrêts de bus dans l’hyper-centre, commerçants et clients – en particulier les personnes âgées et handicapées – en subissent encore les conséquences. Depuis lundi 15 décembre, la municipalité a mis en service une nouvelle ligne, la 240, et prolongé la ligne 239 pour relier les quartiers excentrés au centre-ville.
Gisèle, 79 ans, s’arrête au bout du rayon. Le souffle court. Cabas bleu marine à la main et grosse doudoune noire, elle avance la jambe boiteuse dans le Carrefour, situé place du Caquet, en plein centre de Saint-Denis. « Avant, le bus me déposait juste devant », murmure-t-elle. Pour venir ici, elle est partie de chez elle, le quartier de La Mutualité, puis elle a pris le bus 150 qui l’a déposé au plus près possible du magasin, au cimetière de Saint-Denis. Dernière étape, la plus éprouvante : marcher une dizaine de minutes pour arriver à destination. Faire ses courses est devenu le parcours du combattant pour Gisèle, surtout depuis qu’elle s’est faite récemment opérée de la jambe.
Une situation qui perdure depuis 2023. Il y a deux ans, la municipalité a supprimé six arrêts de bus des lignes 153, 253 et 239, qui desservaient directement l’hyper centre-ville. Plusieurs axes majeurs – les rues de la République, du Cygne, Jean-Jaurès et Pierre-Dupont – se sont retrouvés fermés à la circulation.
Objectif affiché par la municipalité : réduire les nuisances sonores, piétonniser et végétaliser. Un collectif d’habitants nommé « Bus » s’était formé à l’époque pour contester ces aménagements qui désavantagent les personnes âgées, handicapées et femmes enceintes.
Pour répondre aux contestations, la municipalité et Île-de-France Mobilités ont inauguré ce lundi le prolongement de la ligne 239, dont le terminus a été déplacé de Porte de Paris à la place de la Résistance et de la Déportation, ainsi que la création de la ligne 240, destinée à relier la cité Floréal, quartier excentré, au marché de Saint-Denis.
« Vous avez déjà vu un centre-ville où aucun bus ne circule ? »
Depuis la suppression des arrêts de bus dans l’hyper-centre, Françoise, 74 ans, ne fait même plus l’effort de s’y rendre. Retraitée, elle habite dans le quartier de la Plaine. Pendant des années, le bus 259 la déposait directement devant le Carrefour du centre-ville. Elle y allait pour trouver des prix plus bas que dans les grandes surfaces de son quartier, touché par la gentrification. Aujourd’hui, le trajet s’est complexifié : descente à Porte de Paris, correspondance en métro jusqu’à la basilique, escaliers à gravir, puis cinq à dix minutes de marche. « Je préfère aller faire mes courses à Paris maintenant, c’est plus simple », tranche-t-elle. Elle dispose depuis chez elle de plusieurs lignes directes de métro vers Paris, telles que la 12 et la 13.
Les commerçants subissent également les effets négatifs de ces aménagements. Place de la République, à deux pas de la basilique, le magasin de jouets indépendant L’Arbre à jouet est presque vide. Valentino Berreta, le gérant, est affalé derrière son bureau. « J’ai perdu un tiers de mon chiffre d’affaires depuis que les arrêts de bus ont été supprimés », lâche-t-il. Et face à la reconfiguration du réseau de bus, il est peu optimiste : « C’est de la poudre aux yeux ».
Selon lui, cela ne réglera pas le problème car les lignes de bus continuent de contourner le centre-ville sans jamais le traverser. « Il faut que ça redevienne comme avant où on pouvait descendre à la basilique ou sur la place, tout simplement. Vous avez déjà vu un centre ville où aucun bus ne circule ? Bah non, ça n’existe nul part ailleurs. » À Artefact 93, une structure d’artisanat située à quelques pas de L’Arbre à jouets, on atteste également une baisse du chiffre d’affaires. « Certains artisans en situation de handicap ou avec des difficultés à marcher ne peuvent venir », rapporte Ophélie, monitrice de l’association.
Une opportunité électorale
Le maire PS de Saint-Denis, Mathieu Hanotin, admet lors du trajet inaugural de la ligne 240 ce lundi que les deux années écoulées ont été « assez compliquées » pour les habitants de certains quartiers excentrés du centre-ville, comme le rapporte le Parisien. Il réaffirme toutefois que l’offre s’est « améliorée par rapport à la situation initiale » avec des arrêts qui n’existaient pas auparavant. Katy Bontinck, première adjointe, estime auprès du Parisien que « depuis que les gens ont vu ce que nous avons fait de la place Jean-Jaurès, la piétonnisation, la végétalisation, ils ont mieux compris pourquoi nous avons dévié les bus. »
Pour les membres du collectif Bus, la 240 n’est qu’une « navette améliorée », inaugurée opportunément « à trois mois des élections municipales ». « Elle fonctionne du lundi au dimanche de 7 heures à 21 heures et passe tous les 20 minutes donc elle ne prend pas en compte les salariés qui travaillent tôt ou rentrent tard », analyse auprès du Parisien Claudie Gillot-Dumoutier, membre du collectif.
Rafael Dufour