La Place Jean-Jaurès et le cœur de ville de Saint-Denis sont en pleine transformation, sous l’impulsion d’un ambitieux projet municipal de renouvellement urbain. Face aux chantiers, les habitants sont divisés : d’un côté la satisfaction de voir le centre-ville s’embellir, de l’autre la crainte de l’exclusion.

La foule se déverse à la sortie de la bouche de métro « Basilique de Saint-Denis ». Derrière les habitants pressés, les palissades de chantier s’imposent dans le paysage. Malgré le froid de décembre, Gabrielle, sac C&A au bras, attend une amie au passage de l’Aqueduc. L’étudiante, venue faire quelques achats, grimace en regardant les murs de béton. « C’est crade. J’ai hâte que les travaux finissent pour que ce soit propre ». Elle apprécie pourtant l’offre commerciale du centre-ville, « moins chère qu’à Paris », mais décrit une ambiance « un peu pesante », alourdie par les travaux de rénovations.
En surplomb de cette rue, qui rejoint la place Jean-Jaurès, l’îlot 7 apparaît à nu. Cet ensemble immobilier situé entre les rues Jaurès, Caquet et des Étuves est laissé à l’état de gros œuvre, le béton encore apparent. Ce décor brut tranche avec la promesse portée par la municipalité : celle d’un centre-ville « plus attractif et plus apaisé ». Dans le cadre du renouvellement urbain, la mairie assume une transformation profonde du cœur de ville, mêlant nouveaux commerces, réaménagement des espaces publics et végétalisation.
Des changements qui ne font pas l’unanimité
Mais à quelques mètres de la Place Jean-Jaurès, cette modernisation n’est pas vécue de la même manière par tous. Jordan, fleuriste à Urban Fleurs, balaie l’entrée de son magasin. Installé depuis 2014, il observe une baisse de fréquentation. « Avant, il y avait plus de monde, surtout les jours de marché ». Le déplacement partiel du marché non alimentaire, désormais en partie sur la place du 8-Mai-1945, a selon lui cassé une dynamique. « On est moins nombreux qu’avant, et le marché est plus petit ».
À l’inverse, certains habitants acceptent les désagréments. Hélène, retraitée, se montre plus conciliante. « Les travaux sont contraignants, mais au moins on a une belle place maintenant ». Le centre-ville se redessine, sans convaincre tous ceux qui y vivent.
La Mairie évoque quand a elle une fréquentation piétonne en augmentation. La municipalité assure d’ailleurs que les commerçants sont « très satisfaits du changement » et qu’ils n’ont pas perdu de clients. Les commerçants s’étaient pourtant mobilisés contre le déménagement du marché en 2022.
La crainte d’une « gentrification »
Au-delà du commerce et de l’esthétique, c’est l’avenir des habitants qui inquiète. Hassan, Dionysien de naissance, observe les palissades entourant les îlots en chantier. « On dépense des millions pour aménager la ville, mais est-ce que ça sert vraiment aux gens qui vivent ici ? » Sa crainte principale est que la population change. « Ces projets sont faits pour attirer de nouveaux arrivants, pas pour les Dionysiens ».
Une inquiétude partagée par le Collectif Îlot 8, mobilisé contre la restructuration d’un ensemble de logements sociaux du centre-ville, où la part de logements privés devrait, selon lui, augmenter. La mairie assure maintenir le nombre de logements sociaux, mais pour certains, la peur de l’exclusion demeure. Pourtant, selon les déclarations de la municipalité, « cette peur de la gentrification n’est actuellement pas fondée ». Elle martèle qu’il n’existe « aucun projet de diminution des logements sociaux » et que la réalisation de la dalle de l’Îlot 8 restera par exemple « 100 % logement social ».
Entre embellissement du centre-ville et inquiétude des habitants historiques, Saint-Denis avance sur une ligne de crête. À l’approche des prochaines élections municipales, la ville cherche encore le visage qu’elle souhaite offrir… et à qui.
Roméo Pomes