Neuf ans après le lancement du projet, la Roseraie est toujours menacée

À moins de 90 jours des municipales, le grand projet d’urbanisme de Vincent Jeanbrun, ex-maire Les Républicains, fait débat. Repris par l’actuel maire Clément Decrouy, le volet “Cœur de la ville” autour de la Roseraie du Val-de-Marne pourrait mettre en péril un patrimoine protégé et chéri par les habitants. Après une forte mobilisation des associations en 2018, le combat continue mais s’essouffle.

Vue en hauteur du square Salvador-Allende rasé et du parking jouxtant la Roseraie, terrain devant accueillir le projet immobilier et commercial de Vincent Jeanbrun, décembre 2025 – Marinette BARTHE

Qu’il vente ou qu’il pleuve, on vient tous les jours !” Installées sur un banc face à la pelouse, Geneviève et Jacqueline, toutes deux retraitées de 80 et 79 ans, sont des habituées de la Roseraie du Val-de-Marne. Au centre des conversations : le projet d’aménagement d’un “Cœur de ville” autour du parc. “Les magasins, le Monoprix, la brasserie… Tout ça va amener du dynamisme,” souffle Geneviève, tricot en main. “Ah non, c’est trop près de la Roseraie, rétorque Jacqueline. Ça va enlever le charme du parc et puis ils vont nous boucher l’air !”

Inscrite à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques et labellisée Jardin Remarquable en 2011, la Roseraie regroupe près de 3.300 variétés de rosiers. Un emblème daté de 1892 et reconnu du Japon au Chili par les passionnés de roses. En témoigne le courrier adressé à la mairie en 2018 par Henrianne De Briey, alors présidente de la Fédération mondiale des sociétés de roses, pour exprimer ses inquiétudes et sa stupeur. « On espérait qu’il stoppe le projet. Mais on n’a jamais reçu la moindre réponse, l’air de dire : aller vous faire voir, » nous confie-t-elle aujourd’hui.

Le projet du mandat

Malgré sa renommée internationale, le bijou du département et poumon de la ville est menacé par l’entreprise de l’ex-maire de L’Haÿ-les-Roses, Vincent Jeanbrun, aujourd’hui Ministre du Logement. Lancé en 2016, l’opération immobilière prévoit 136 logements sur 12.000 m2 ainsi que 2.000 m2 de locaux commerciaux dont un Monoprix et deux niveaux de parking souterrain. Le tout à 12 mètres seulement du conservatoire de roses anciennes. Pour finir : la suppression de tous les espaces verts (arbres, pelouses, bosquets…) autour du parc et de l’église au profit d’une « place minérale ». La mairie ordonne l’arrachage en 2023 d’une cinquantaine de platanes centenaires sur le square Salvador-Allende jouxtant le parc. Et ce malgré la demande des associations de conserver les souches des arbres et alors qu’aucun logement n’est alors prêt à la vente.

Travaux en cours sur le square Salvador-Allende et parking jouxtant la Roseraie, terrain devant accueillir le projet immobilier et commercial de Vincent Jeanbrun, décembre 2025 – Marinette BARTHE

À ce jour, aucun immeuble en vue. L’année dernière, la prévente des appartements n’avait atteint que 30%. Alors en septembre dernier, le promoteur repartait de zéro… pour rester bloqué au même pourcentage aujourd’hui. Difficile d’attirer des locataires avec un m2 à 7.000 euros, bien au-dessus de la moyenne de la ville. “Ces travaux visent à ramener des CSP+, nous confie Afafe Moussouri, une ancienne habitante de l’Haÿ. Je l’ai entendu de l’équipe du maire. ils veulent faire venir leur électorat ici.” Sollicité, le Maire n’a pas souhaité répondre sur la question d’une modification de la sociologie de la ville.

Un mobilisation citoyenne de longue haleine

« Une injure faite à la beauté », pour Bernard Mandô, l’ancien président des Amis de la Roseraie. Dès le début des travaux en 2018, les associations organisent la mobilisation : des pétitions, rassemblements citoyens, collectes de signatures, propositions de contre-projets, jusqu’aux recours judiciaires. Denis Hochstetter, président du collectif Aludhay (l’Atelier Local d’Urbanisme et de Développement de L’Haÿ-les-Roses), écrit alors au ministre de la transition écologique de l’époque, M. De Rugy pour demander une “intervention d’urgence pour sauver les abords de la Roseraie”. De son côté, le département, propriétaire de la Roseraie, dépose un recours jusqu’au Conseil d’État, arguant que le projet mettait en péril un patrimoine végétal déjà fragile… pour être finalement débouté.

En 2018, dans Le Parisien, Vincent Jeanbrun dénonçait une « instrumentalisation politique » de la justice par les associations pour ralentir le dossier. Aujourd’hui, le maire actuel Clément Decrouy (LR) se réjouit que « les voies de recours [soient] épuisées et le projet [soit] définitivement validé. »

Manifestation de novembre 2018 à L’Haÿ-les-Roses « contre le projet de résidence grand luxe de la municipalité ». Tout à gauche, Sophian Moualhi, candidat La France Insoumise à la Mairie. LP/J.M.

Sept ans après le début des travaux, le combat semble perdu. “On a tout essayé pour ouvrir la discussion et travailler différemment. Mais tout est décidé d’avance, il n’y a pas de débat avec un maire pareil,” souffle Denis Hochstetter. Pour l’ex-élu communiste à l’aménagement en 2014, la difficulté réside dans l’article juridique de promesse de vente. Pour sauver le parc et la Roseraie, “il faudra aller en justice ou changer de maire”. Le candidat divers gauches, Sophian Moualhi, est prêt à s’emparer du sujet : « Si on a la possibilité d’atténuer et de requalifier un projet bien trop minéral, on le fera. »

Marinette Barthe