À Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), le couvre-feu imposé à l’été 2025 aux moins de 16 ans continue de faire débat. La mairie, soutenue par une partie des habitants, défend ce dispositif au nom de la lutte contre la délinquance. D’autres dénoncent une mesure peu appliquée et jugée attentatoire aux libertés.

Interdire aux moins de 16 ans de sortir le soir : c’est la mesure choc mise en place par le maire PS de Saint-Ouen, Karim Bouamrane, le 16 juillet 2025. Jusqu’au 31 octobre, les adolescents non accompagnés d’une personne majeure ayant autorité ne pouvaient plus circuler dans l’espace public entre 23h30 et 6h30.
Pour la mairie, l’objectif est clair : lutter contre la délinquance juvénile. Entre 2024 et 2025, elle aurait augmenté de 8 %, annonce l’exécutif. L’année dernière, le taux de délits violents atteignait 19 faits pour 1 000 habitants, contre 6 en moyenne au niveau national. L’exécutif local voit ainsi dans le couvre-feu un outil indispensable de prévention. Cette initiative intervient dans un contexte global de politique sécuritaire stricte.
Un retour envisagé dès l’été prochain
Arrêtée depuis le mois de novembre car jugée moins utile en hiver, la mesure devrait être remise en place dès l’été prochain si la liste « Saint-Ouen je t’aime » du maire sortant l’emporte aux prochaines élections. « C’est un franc succès », se congratule Jean-François Clerc, adjoint à la sécurité. Sur le terrain, certains jeunes Audoniens semblent approuver le couvre-feu. Devant le lycée Auguste-Blanqui, Halim, élève de première, juge la décision « normale ». « À notre âge, on n’a rien à faire dehors aussi tard », glisse-t-il. Autour de lui, plusieurs camarades acquiescent.
Mais l’efficacité de ce couvre-feu est contestée. Leila, dans la même classe que Halim, affirme n’avoir jamais été contrôlée malgré plusieurs sorties nocturnes durant l’été. Un constat partagé par ses amies et bien d’autres adolescents. Le bilan « positif » vanté par la mairie à la fin des vacances estivales serait donc simplement dû, selon eux, à un manque évident de contrôles.
Laura Daniel, secrétaire générale du conseil local FCPE à l’école Jules Vallès, représente bien l’ambivalence qui entoure cette mesure. Mère de quatre enfants, elle dit comprendre « l’intention affichée » de la mairie face aux peurs des parents et aux tensions existantes, mais regrette une réponse trop centrée sur le contrôle. Selon elle, le couvre-feu ne répond pas aux besoins des adolescents, qui manquent surtout de lieux pour se retrouver, de structures ouvertes le soir et d’adultes repères, autres que la police. « Un couvre-feu peut rassurer sur le moment, mais il ne construit rien », estime-t-elle, évoquant aussi le risque de stigmatiser certains quartiers. Elle appelle à investir davantage dans l’éducation, le périscolaire et la prévention.
L’opposition dénonce le “tout sécuritaire”
Quelques jours à peine après son instauration, la mesure avait été contestée en justice. Le 28 juillet 2025, la Ligue des droits de l’Homme avait saisi le tribunal administratif de Montreuil, dénonçant une atteinte à la liberté de circulation des mineurs. Selon l’association, aucune circonstance particulière ne justifiait un tel arrêté, jugé disproportionné. Dans un premier temps, le juge des référés a rejeté la demande. Mais, le 9 octobre, le Conseil d’État a annulé cette décision pour erreur de procédure, tout en refusant de suspendre le couvre-feu.
Politiquement, le sujet reste explosif. Mercredi, la candidate de La France insoumise Manon Monmirel lançait officiellement sa compagne, en présence notamment d’Assa Traoré, militante engagée contre les violences policières. Manon Monmirel a accusé Karim Bouamrane de mener une politique du « tout sécuritaire ». Pour Assa Traoré, « on ne construit pas la sécurité contre les enfants ».
Nathan Crinquette