Aubervilliers : les travaux incessants pèseront-ils dans les urnes en 2026 ?

REPORTAGE : Les chantiers, notamment des lignes 12 et 15, transforment la ville d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) depuis près de dix ans. À trois mois des municipales de 2026, habitants, commerçants et nouveaux arrivants racontent comment ces nuisances pèsent sur leur quotidien et s’invitent dans les arbitrages électoraux.

Souleymane, 55ans, se renseigne sur le tracé de la ligne 15© Enora Gauthier

Le bruit des marteaux-piqueurs s’est imposé comme un fond sonore du quotidien dans le centre-ville, proche de la mairie d’Aubervilliers. Depuis près de dix ans, la ville vit au rythme de chantiers : rénovation du centre-ville, réaménagements de voirie et, désormais, travaux de la ligne 15 du Grand Paris Express pour les futures gares reliant la commune à Paris et aux banlieues voisines.

Accélérés lors du mandat de Karine Franclet (UDI), ainsi qu’à l’approche des Jeux olympiques de 2024, ces projets promettent une ville plus accessible. Mais ils bouleversent aussi la vie des habitants : rues barrées, bus déviés, détours imposés. Jusqu’où les habitants sont-ils prêts à supporter les nuisances de ces chantiers, et dans quelle mesure ils influenceront leur vote aux municipales ?

Rosa, 73ans – © Enora Gauthier

Rosa, retraitée vivant à Aubervilliers depuis vingt ans, ne se plaint pas tant du bruit. Mais les travaux ont modifié ses habitudes de déplacement en bus. Chargée de sacs de courses, elle explique devoir aujourd’hui marcher davantage ou multiplier les détours, là où une ligne directe existait encore il y a deux ans. « Avant, je montais dans le bus en bas de chez moi et je venais au centre-ville sans peiner. Maintenant, il faut marcher, attendre, contourner… Pour nous, les vieux, c’est dur », confie-t-elle.

Consciente que la future ligne 15 améliorera la vie des actifs, elle ne remet pas en cause l’utilité des travaux. « Je sais bien que ça servira plus tard. Mais en attendant, c’est nous qui payons », soupire-t-elle. À l’approche des municipales, ces nuisances modifient son regard sur la politique locale, même si d’autres priorités l’emportent : hausse des loyers, coût de la vie et sentiment que les plus modestes sont laissés de côté. Autant d’éléments qui orientent son vote ainsi que celui de son mari vers une gauche qu’elle juge plus attentive aux habitants comme elle.

Le caillou dans la chaussure des Albertivillariens

Pour d’autres, les chantiers se traduisent d’abord par des difficultés économiques. La boulangerie de Lisa, 30 ans, est coincée derrière une palissade de chantier. « Des clients pensent qu’on est fermé », explique-t-elle. Avant, l’arrêt de bus juste à côté attirait les passants, donc les clients. Aujourd’hui, l’accès est compliqué, le bruit constant et le chiffre d’affaires en baisse. « On n’a jamais eu de contact avec la mairie pour nous accompagner avec ces travaux », regrette-t-elle. Résident dans le quartier, Lisa ne rejette pourtant pas le projet. « Quand les lignes ouvriront, il y aura plus de monde, forcément », anticipe-t-elle. À l’approche des municipales, Lisa accepte les difficultés présentes au nom d’un avenir qu’elle espère plus attractif, pour son commerce comme pour le quartier.

Mais pour certains habitants, ces travaux bouleversent les habitudes quotidiennes. Devant le chantier de la future gare de la ligne 15, Wassia, 40 ans, cherche son chemin, fatiguée. Venue pour un rendez-vous médical lié à sa grossesse, elle se retrouve face à des rues barrées. « En août déjà, c’était pareil. On ne sait jamais où passer, et les adresses données par le GPS sont fausses », souffle-t-elle. Habitante d’un quartier plus calme d’Aubervilliers, elle mesure ce que vivent ceux qui résident à proximité du centre-ville. « Dans mon état, enceinte, le bruit, la pollution, les détours, ce serait insupportable », confie-t-elle. Elle regrette surtout l’absence d’informations visibles pour guider et rassurer les habitants. À quelques mois du scrutin, la durée et la gestion de ces travaux pourraient, selon elle, faire la différence dans son choix électoral.

Un chantier signe d’espoir

À quelques minutes de là, près du du grand chantier du centre-ville, le regard porté sur les chantiers se veut plus apaisé. Souleymane, 55 ans, observe les travaux sans agacement, bien au contraire. Installé à Aubervilliers depuis 2021, il relativise : « Oui, il faut parfois faire des détours, mais rien d’insurmontable ». Curieux, il se renseigne sur le tracé de la future ligne 15 affiché sur les palissades cachant les travaux, qu’il voit comme une avancée structurante. « C’est un investissement pour l’avenir. Un mal pour un bien », résume-t-il. En vue des municipales, ces projets renforcent sa confiance dans les choix d’aménagement engagés. Il se dit prêt à accepter plusieurs années de travaux au nom d’un bénéfice durable pour la ville et ses habitants.

Le rapport aux chantiers change avec l’âge… et l’ancienneté dans la ville. Arrivé à Aubervilliers il y a à peine trois semaines, Terry, 23 ans, maquettiste, vit les travaux depuis sa fenêtre. Sa chambre donne directement sur une rue bordant un chantier du Grand Paris Express. « Le pire, ce ne sont même pas les marteaux-piqueurs, ce sont les camions qui débarquent à 6 heures du matin », raconte-t-il.

Formé à l’urbanisme, il ne remet pourtant pas le projet en cause. À ses yeux, ces réaménagements et l’arrivée de la ligne 15 sont un moment « historique », capable de transformer durablement les déplacements de banlieue à banlieue et le lien à la capitale. Encore inscrit sur les listes électorales parisiennes, il hésite à voter à Aubervilliers. « Les travaux ne décideront pas de mon vote, mais la vision d’ensemble, oui », affirme-t-il, évoquant l’orientation politique de la future majorité municipale.

Enora Gauthier