Ville dense et fortement bétonnée, Aubervilliers figure parmi les communes les moins vertes d’Île-de-France. Si la municipalité met en avant un bilan positif, de nombreux habitants peinent encore à en percevoir les effets concrets. À trois mois des municipales de 2026, la question du vert s’invite au cœur du débat politique.

Avec 1,3 m² d’espace vert par habitant, très loin des 10 m² recommandés par l’Organisation mondiale de la santé, Aubervilliers figure parmi les plus pauvres d’Île-de-France en la matière. Une réalité vécue au quotidien par ses 89.000 habitants, dans une ville dense, bétonnée, où chaque mètre carré non bâti devient un enjeu politique.
Au parc Stalingrad, l’un des rares poumons verts de la ville, Nadia observe cette évolution avec amertume. « On se sent étouffé. C’est le seul espace vert d’Aubervilliers », confie cette habitante de 58 ans, présente dans le quartier depuis un demi-siècle. La commune compte en réalité plusieurs parcs et jardins, mais cette formule traduit le sentiment d’un accès limité à la nature pour une partie des riverains. Elle a vu les terrains disparaître progressivement, « rasés » puis « vendus à des bailleurs », et cela peu importe le camp politique. Si elle prévoit de voter aujourd’hui pour l’équipe municipale en place, c’est davantage « faute de mieux », que par conviction. Sur les espaces verts, elle estime que les promesses électorales ne sont, de toute façon, jamais tenues.
Dans son bilan de mi-mandat, la maire Karine Franclet (UDI) vante pourtant les résultats de sa majorité. Depuis 2020, 140.000 m² d’espaces publics et verts auraient été créés, avec quatre nouveaux parcs et jardins d’ampleur. Trois jardins partagés ont vu le jour, 147 arbres ont été plantés, et 6 800 m² de sols ont été désimperméabilisés. À l’horizon 2032, la ville affiche l’objectif de 43 hectares d’espaces verts. Sur le papier, presque de quoi faire rêver.
« Franchement, moi je ne les vois pas, ces espaces verts »
Aux abords du parc Stalingrad, l’enthousiasme peine à prendre. « Franchement, moi je ne les vois pas, ces espaces verts », lâche Karim, habitant du quartier Crèvecœur. « Ce que je vois surtout, ce sont des travaux, des palissades, du béton. Peut-être que ça existe quelque part, mais pas là où je vis », poursuit-il en désignant les chantiers qui bordent le quartier.
Un sentiment partagé, dont s’empare aujourd’hui l’opposition municipale. Lorsque nous le rencontrons, Guillaume Lescaut, candidat de La France insoumise, en fait le cœur de sa critique. Face à une ville qu’il juge « étouffée », il promet un moratoire de six ans sur tous les nouveaux projets immobiliers à Aubervilliers. « On ne construit aucun nouveau bâtiment pendant six ans », martèle-t-il, hors remplacement de logements sociaux démolis. Il entend privilégier la rénovation de l’existant plutôt que la construction neuve, en faisant porter le coût des travaux sur les propriétaires.
Dans son viseur, les années de gouvernance de droite, qu’il accuse d’avoir multiplié les programmes immobiliers au détriment de la qualité de vie. Une stratégie assumée, selon lui, pour transformer sociologiquement la ville et attirer un électorat plus à droite. La municipalité actuelle, sollicitée sur ces accusations, n’a pas donné suite à nos demandes.
Condorcet : la possible disparition de 10 000 m² de verdure
Le campus Condorcet, à Aubervilliers, cristallise lui aussi les débats. Une nouvelle aile est à l’étude pour accueillir des établissements aujourd’hui basés à Paris, comme l’EHESS ou la Fondation Maison des sciences de l’homme. Un projet d’envergure, avec un immeuble de près de 18 000 m², qui impliquerait la disparition d’un parc d’environ 10 000 m², aujourd’hui cher à ses usagers.
Plusieurs collectifs et candidats de l’opposition dénoncent un projet qu’ils qualifient d’« écocide ». En parallèle, une mobilisation citoyenne s’est organisée, notamment à travers une pétition ayant recueilli plus de 1 500 signatures. « On se pose beaucoup là-bas, surtout l’été. C’est un des rares endroits adaptés », témoigne Nathan, étudiant à Condorcet, qui juge le campus « déjà très bien comme ça », et se dit sensible à l’idée de stopper une nouvelle construction.
Face aux chiffres et aux différentes promesses, des collectifs citoyens rappellent la profondeur historique du combat. Aux Jardins ouvriers des Vertus, défendus par le collectif Jardins à défendre (JAD), la mobilisation dure depuis des années. Déjà amputés à plusieurs reprises depuis les années 1950, ils ont vu 4 000 m² détruits pour un projet de solarium olympique finalement abandonné, et des milliers d’autres menacés par les infrastructures du Grand Paris. À l’approche des municipales de 2026, la question des espaces verts s’impose comme un test grandeur nature de la crédibilité des discours politiques.
Louis Delavelle