« Au moins, ma fille apprend quelque chose » : des cours de rattrapage face au manque d’enseignants

Pour faire face aux non-remplacements des enseignants, la municipalité de Saint-Ouen a mis en place des « cours de rattrapage » gratuits le mercredi et le samedi. Une réponse locale à un problème structurel, qui interroge les limites de l’action communale.

Le mercredi, les élèves ont cours de 10h à 12h30 à l’école Jean de La Fontaine © Olga Poyet

« Toute phrase interrogative se termine par un point d’interrogation », déclare Kendy devant une petite classe de CE2. « C’est un symbole qui ressemble au crochet du capitaine crochet ! », ajoute l’enseignant de 38 ans, pour tenter de faciliter la mémorisation des élèves.

Les petits Audoniens n’ont d’ordinaire pas cours le mercredi. Ce 17 décembre 2025, ils sont pourtant un groupe de neuf à plancher sur du français et des mathématiques à l’école Jean de La Fontaine. La ville a mis en place depuis quelques semaines des « cours de rattrapage » dispensés le mercredi et le samedi matin. L’initiative locale vise à pallier les absences non remplacées de professeurs, qui affectent plusieurs écoles de la ville depuis le début de l’année scolaire.

Kendy s’inquiète du niveau des élèves, mais aussi de l’instabilité que cette situation engendre pour eux : « À cet âge-là, ils ont besoin de s’accrocher à une figure, de pouvoir dire “c’est mon maître” ». Or, la rentrée a été particulièrement agitée. À l’école élémentaire Paul Langevin, des élèves de CE2 ont connu « dix enseignants remplaçants entre le 1er septembre et le 17 octobre », indique le maire, Karim Bouamrane (PS), dans un courrier adressé au ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, le 30 octobre.

Un moindre mal pour les familles

Depuis que le maire a interpellé l’État, la municipalité se félicite d’avoir obtenu des remplacements à la rentrée scolaire de la Toussaint. Mais pour les élèves, ces absences ont des conséquences durables : « on voit bien qu’il y a des fondamentaux qui ne sont pas acquis », déplore Youssoupha, qui encadre les cours de rattrapage avec son collègue Kendy. En Seine-Saint-Denis, la FCPE (Fédération des Conseils de Parents d’Élèves) estime qu’un élève perd en moyenne un an sur l’ensemble de son parcours scolaire en raison du non-remplacement des professeurs.

Les cours de rattrapage ne font pas des miracles, tous en sont conscients. « On avance à petits pas, mais c’est important », souligne un responsable municipal. Fatima attend sa fille devant l’école Jean de La Fontaine. Le regard las, elle explique que son « maître » est absent « depuis le deuxième jour de la rentrée ». « J’ai quatre enfants à charge, je n’ai pas les capacités d’aider ma fille », confie-t-elle. « Au moins, conclut la quinquagénaire à propos des cours du mercredi, ma fille apprend quelque chose, elle n’est pas seule en salle d’étude ».

Un « combat » à mener auprès de l’État

Laura Daniel, représentante de la FCPE à l’école Jules Vallès, située au cœur du quartier des Puces, se réjouit « qu’une mairie se mobilise et propose des temps de soutien scolaire gratuits ». Mais, selon elle, « tant qu’on ne traite pas la défaillance de l’État sur l’Éducation nationale, cela reste un pansement sur une jambe de bois ». Plus que la question de la compensation, c’est, à ses yeux, un problème structurel qui se pose : « Pourquoi, en 2025, en France, on n’arrive pas à garantir un enseignant formé, stable, devant chaque classe, surtout en Seine-Saint-Denis ? »

L’enjeu dépasse les seules compétences de la commune, mais la candidate de la France insoumise Manon Monmirel assure que la mairie n’est « pas assez offensive sur cette question ». Pour elle, face aux non-remplacements, il faut davantage « mener la bataille auprès du ministère et du rectorat pour trouver des solutions pérennes ». « L’idée n’est pas de faire comme si on avait une baguette magique », tempère la suppléante du député Éric Coquerel, qui souhaite « mener une mandature de combat sur la question », mais reconnaît que l’enjeu « dépasse le cadre du 93 ». Une manière de rappeler que, au-delà des débats locaux, la question scolaire relève de la responsabilité de l’État.

De son côté, le maire sortant met en avant ses échanges avec le ministre de l’Éducation et affirme par ailleurs avoir mené les combats qui relèvent de son champ d’action. Il revendique, entre autres, avoir « investi plus de 71 millions d’euros pour permettre aux élèves des Saint-Ouen de mieux étudier et s’épanouir » et d’avoir inauguré six nouvelles écoles.

Olga Poyet