Aubervilliers, victime de son succès face à une gentrification redoutée des classes populaires

À Aubervilliers, les programmes immobiliers hauts de gamme fleurissent.
16 décembre 2025 © Iona Lehanneur

ENQUÊTE : Aubervilliers entame sa transition, mais pas sans casse. Derrière les nouveaux immeubles, les tiers-lieux et les promesses de dynamisme, des habitants qui ne peuvent plus suivre. La gentrification avance à bas bruit, redessine la ville et redistribue le droit d’y rester. Enquête sur un territoire populaire en transformation, à trois mois des élections municipales.

Vin nat’, cuisine locale et bière craft. Telle est la devise d’Auberkitchen, la « cantine du monde » phare du quartier des Quatre Chemins. Sébastien Leplaideur, fondateur du lieu, ne voit pas le phénomène qui semble s’installer sous ses yeux « Je ne pense pas qu’il y ait de réelle gentrification du quartier », glisse-t-il. La réalité est toute autre. Avant de créer ce restaurant aux allures bobos, Sébastien a aussi fondé le réseau des écoles Montessori 21. Il y en a d’ailleurs une deux rues plus loin. Il assure lui-même avoir déménagé à Aubervilliers pour un appartement plus vaste. « C’est plus accessible avec une famille de 4 enfants d’habiter ici », confie-t-il.

Ce mardi 16 décembre, une soirée de brainstorming prenait place dans l’enceinte du restaurant. Les clients fidèles y ont discuté de l’avenir du lieu. Dans le fil Whatsapp de l’événement, les idées fusent : des « drink and draw » plairaient à Luce, tandis que Juliette se laisserait tenter par une « soirée déconnectée », où les téléphones seraient interdits. Des initiatives qui ont déjà trouvé un public dans les quartiers bobo parisiens.

De nombreux Parisiens ont troqué la tour Eiffel pour le Fort d’Aubervilliers. Bénédicte Gilles, résidente du quartier Aimé Césaire, a quitté la capitale pour trouver un loyer moins cher : « À cause de mes revenus instables, j’ai commencé à chercher en banlieue proche, je voulais juste qu’il y ait des pistes cyclables », indique Bénédicte. Surprise par les commerces qu’elle trouve dans sa nouvelle ville, elle regrette la gentrification du centre-ville : « Un endroit où je ne remettrai jamais les pieds, c’est Julienne ! [Le primeur situé derrière la mairie ndlr]. C’est un truc de bobo. Même si j’adore manger du tofu et des petits légumes, c’est juste trop cher », s’indigne la jeune femme.

Les leviers de la gentrification façon Auber’

Avec l’arrivée de la ligne de métro 12 en 2022, ce sont les Parisiens qui se délocalisent en masse. D’après le sociologue spécialiste des politiques urbaines Jean-Marie Pillon, c’est un mécanisme qui touche un type de population bien précis. « Les politiques culturelles aux mains des municipalités constituent un levier important, parce que les ménages qui se déplacent ne sont pas les plus riches, c’est des gens dont la position est largement déterminée par du capital culturel », explique-t-il.  

Bénédicte ne s’en plaint pas : « J’aime bien aller à la librairie indépendante en bas de chez moi ! » sourit-elle. Elle reconnaît faire partie de ces « gentrificateurs » parisiens. « Moi-même venant d’un milieu intellectuel et précaire, je suis l’incarnation des personnes qui viennent gentrifier la banlieue Nord, faute de moyens », avoue-t-elle.

Ces changements sont réfléchis. « L’essentiel des municipalités de périphérie portent ce type d’envie, de voir leurs populations populaires remplacées par des populations plus riches. Mais toutes n’en ont pas les moyens et les JO comme le Grand Paris Express sont apparus comme des moyens évidents », affirme le sociologue à l’Université de Saint-Étienne.

Du côté des mairies, c’est plutôt la gestion des dossiers d’accès au logement social qui va constituer le principal levier. Souhaite-t-elle conserver des gens du coin parmi les locataires ? Ou, au contraire, effectuer un travail pour évincer ce qu’on appelle bien souvent les « familles à problème » pour attirer de nouvelles personnes au capital économique faible, mais au capitale culturel élevé. À l’exemple de Saint-Ouen qui, grâce à d’énormes emprises liées au bord de Seine, a pu créer des quartiers en plus. Mais cette adjonction se fait « au détriment des anciens quartiers populaires de la ville », selon l’expert.

Immobilier inaccessible cherche politique sociale

À seulement 20 minutes à pied, c’est le quartier de la mairie qui souffre. Les habitants n’ont qu’une seule chose en tête : le prix de leur loyer. L’augmentation incontrôlable des prix des biens immobiliers concerne tous les quartiers de la ville : En seulement cinq ans, on recense + 8% dans le quartier de la Plaine, +16% dans le quartier Paul Bert  et +10% pour le centre-ville. Une hausse qui se répercute immédiatement sur les logements en location. (d’après une étude du Figaro Immobilier et Yanport analyse)

Mais si les propriétaires font grimper les prix des loyers, c’est bien parce qu’ils en ont le droit, rappelle Guillaume Lescaut, enseignant et candidat La France Insoumise aux élections municipales 2026. « La droite au pouvoir a augmenté au maximum les loyers, quatre années d’affilée, de 3,5% ! » déplore-t-il. Le candidat promet, lui, le gel des loyers pendant six ans, s’il venait à être élu. « C’est l’impact le plus clair de la gentrification », s’attriste l’enseignant insoumis qui a vu ses partisans déménager : « On a des militants issus de classes populaires qui sont partis parce qu’ils ne peuvent plus se loger ». Sollicitée, la maire Karine Franclet, étiquettée UDI, n’a pas souhaité s’exprimer sur le sujet. À ce jour, impossible d’affirmer avec certitude qu’elle sera candidate pour un nouveau mandat, ni que son parti présentera une liste.

Des habitants qui ne se sentent plus représentés

Dans cette vaste opération de revitalisation, certains habitants se sentent lésés et abandonnés par leur ville chérie. « On ne pourra bientôt plus sortir, c’est devenu trop cher d’aller boire un verre dans certains quartiers », craint Clara, une étudiante du quartier du Fort. « C’est un sentiment d’illégitimité, c’est l’impression d’être des citoyens de seconde zone », confirme Jean-Marie Pillon. Pour Clara, c’est presque contre-productif. « Si je voulais vivre dans Paris, avec l’ambiance de Paris, et les prix parisiens, j’y serais restée », regrette l’étudiante exaspérée par l’ouverture d’un nouveau coffee shop en bas de chez elle.

Les classes les plus précaires se trouvent évincées de la ville : « Ce qui est ambigu, voire pervers, c’est que pour que ces espaces se transforment, il faut qu’ils arrêtent d’être des banlieues », précise Jean-Marie Pillon, soucieux de l’avenir de ces territoires en pleine évolution. Maintenant, les banlieues qui touchent Paris deviennent un peu Paris aussi.

Iona Lehanneur