Réhabilitation de la cité Picasso : les habitants des tours Nuages dans le brouillard

Lancé en 2020, le projet de réhabilitation des tours Nuages de Nanterre a pris du retard. Entre les travaux de rénovation pour les uns et l’impératif d’être relogés pour les autres, les habitants dénoncent un manque d’informations de la part des institutions.

Les dix-huit tours Aillaud – ou tours Nuages -, situées aux portes de la Défense, sont labellisées « Architecture contemporaine remarquable » – Nanterre, Hauts-de-Seine, décembre 2025 ©Aurélien Riot

« Si la mixité sociale, c’est dégager les habitants installés là depuis quarante ans, et à la place mettre des gens capables d’acheter ces nouveaux logements, alors on n’a pas la même définition de mixité ». Berni* vit dans la tour n°151 de la cité Pablo-Picasso. Et chaque mercredi matin, il descend quelques étages pour retrouver ses amis, qui se présentent comme « les retraités des tours Aillaud » (même si certains d’entre eux travaillent encore, ndlr.). Dans ce quartier populaire de Nanterre (Hauts-de-Seine), les tours Aillaud – ou tours Nuages –, patrimoine architectural des années 70, abritent près de 1 600 logements sociaux. Depuis 2020, elles sont au cœur d’un projet de réhabilitation qui nécessite le relogement d’une partie des habitants.

Un « gros problème de communication »

Ce mercredi, rendez-vous dans l’appartement de Rémi*. L’ambiance chaleureuse de ses murs dénote avec les discussions qui suivent. Autour de la table, il n’y a pas que le café qui est amer. Aux côtés d’Eric (tour n°7) et Pascal* (tour n°15), Berni et Rémi pointent un « gros problème de communication » de la part des différents acteurs du projet. Entre les « c’est eux qui nous imposent de partir » de l’un, les « y’a des bruits qui courent » de l’autre, ou encore les « ils essaient de noyer le poisson » suspicieux, Berni tente de rappeler les faits.

« Lors des premières réunions, on nous a expliqué qu’il y avait plus de 90 % de chances qu’on obtienne notre première demande de relogement, y compris si on voulait rester dans le quartier, se souvient-il. Mais les vœux des habitants ne sont pas respectés ». Dans les nouvelles attributions, leurs anciens voisins perdent en surface tout en payant des loyers plus chers. Rémi témoigne pour eux : « On peut passer d’un T4 à un T3, mais payer 100 euros de plus ! »

Autre problème : la lenteur du projet. Pour le relogement, Berni et Rémi prennent leur mal en patience. « Les échéances sont repoussées à chaque fois, déplore Berni, en attente d’une proposition. Ils sont dans l’impossibilité de nous donner des dates. On ne veut pas précipiter les choses, mais qu’on nous dise au moins quand on va déménager et ce qu’on aura ». Aux dernières nouvelles, leur départ ne se fera pas avant « fin 2026 – début 2027 ». Contactés, les bailleurs sociaux Nanterre Coop’ Habitat et Hauts-de-Seine Habitat n’ont pas répondu à nos sollicitations. À date, nous n’avons pas non plus de nouvelles de l’Agence RVA, chargée des travaux, et du promoteur immobilier Altarea, propriétaire des six tours nouvellement privatisées.

Vue des tours Aillaud depuis l’appartement de Rémi, dans la tour n°151 – Nanterre, Hauts-de-Seine, décembre 2025 ©Aurélien Riot

Des travaux lents, mais nécessaires

À la fenêtre aux bords arrondis, Pascal regarde son quartier, l’air pensif. Sur les dix-huit tours Nuages, dix-sept doivent être rénovées (la dernière sera détruite). Et depuis 2023, seule sa tour voit ses parois colorées recouvertes de plaques en inox. Agacé, il se retourne : « Les bâtiments protégés, c’est comme les ruines de Pompéi : sans rénovation, ça finit par tomber ! Mais pour moi, c’est pas possible que ça se termine comme prévu ».

Une dernière gorgée d’expresso, puis retour au froid matinal. Dans les allées serpentant aux pieds des tours, plusieurs habitants témoignent d’un sentiment d’abandon, de loyers en hausse, et de problèmes récurrents d’isolation. Dans la tour n°15, celle en travaux, Pierrot décrit une humidité constante. « On dirait que les fenêtres transpirent », confie ce père de famille. Plus loin, dans la tour n°37, Tacko évoque des moisissures l’hiver. « Le vent rentre, on dirait même pas qu’on allume le chauffage, se désole cette mère de quatre enfants. Et chaque printemps, il faut refaire la peinture ».

La présentation cartographique du projet de réhabilitation des Tours Aillaud – dossier de presse de la Mairie de Nanterre – mars 2023

Une cité victime de sa mauvaise réputation

Devant la tour n°119, un homme fait les cent pas, paperasse à la main. Employé chez un des bailleurs sociaux de la cité, il enchaîne les rendez-vous chez l’habitant pour diagnostiquer la présence d’amiante. Non sans inquiétudes : « Ça fait quelques jours que je suis là, je n’en peux plus, chuchote-t-il. Je vais pas dire que j’ai peur de me faire agresser mais c’est tendu ». Tout en nuançant ses paroles (« il y a des gens très biens »), il considère que le manque d’informations pointé par les habitants serait dû aux « incivilités » de certains d’entre eux : « Je retrouve mes annonces de passages arrachées ».

Souvent dépeinte à travers ses fait-divers et ses trafiquants de drogues, la cité Pablo-Picasso semble désertée par les institutions. Egalement contactée, la mairie n’a pas répondu à nos demandes d’entretiens. À la Maison des habitants, local municipal prêté aux associations et aux bailleurs sociaux, cette distance se fait ressentir. La pièce, très peu meublée, n’est décorée que par des panneaux de présentation du projet. Médiatrice sociale et culturelle, Monia y tient des permanences pour aider les habitants dans leurs démarches administratives. « Au début, les bailleurs pensaient qu’ils venaient pour rien, se rappelle-t-elle. Puis ils ont eu peur de faire les permanences et ont arrêté. Je leur ai proposé de les faire avec eux, sans succès ». Un constat supplémentaire du climat orageux qui règne aux tours Nuages, à l’approche des municipales.

*Les prénoms ont été modifiés

Aurélien Riot

Vue des tours Aillaud depuis le parc André Malraux – Nanterre, Hauts-de-Seine, décembre 2025 ©Aurélien Riot