À voir toutes les grues qui s’élèvent dans le ciel, ce quartier de Villeneuve-Saint-Georges semble en pleine mutation. Les municipalités successives y ont chacune été de leurs propositions. De la poudre aux yeux pour les habitants, qui espèrent du changement après les prochaines élections.

On l’appelle le village. C’est dire combien ce quartier de Villeneuve-Saint-Georges est singulier. 5 km² pris en étau entre la Seine et les voies ferrées, qui le tiennent à bonne distance du centre-bourg. Bienvenue à Triage : 2 500 âmes, soit 7 % de la population villeneuvoise. Cité historiquement cheminote et ouvrière, le visage du quartier a aujourd’hui bien changé.
Bernard en a été témoin, lui qui y vit depuis 40 ans. « Il y a une vingtaine d’années, on avait un marché couvert ici. La mairie disposait d’une annexe à Triage et avait même un adjoint dédié. Mais tout ça c’est fini », déplore le retraité charpentier. À la place, l’actuelle maire de Villeneuve-Saint-Georges, Kristell Niasme (LR), propose des « permanences itinérantes d’élus », en rotation dans tous les territoires de la commune. Malgré cela, Marie-Claude, la voisine de Bernard, partage son sentiment d’être délaissée par les agents municipaux. « Regardez devant chez moi ! Je dois moi-même balayer le trottoir. Le nettoyage n’est jamais fait, c’est laissé à l’abandon », s’exaspère la séniore, installée en bordure de fleuve depuis 1982.
« Les gens ne s’arrêtent plus »
Même les Triageois arrivés plus tardivement regrettent un quartier qui n’est plus que l’ombre de lui-même. « Le climat est délétère. On n’a même pas un docteur, souffle Eddy, 33 ans. Et pour se garer, c’est un carnage ! Le seul point positif, c’est le bus-médiathèque qui vient tous les mercredis ».
Dans son programme pour les municipales partielles du début d’année, Kristell Niasme avait mis l’accent sur l’« animation du quartier », à travers « la venue de commerces ambulants, un service public communal et un programme de festivités tournées vers la Seine ».
Sur la place Mouliérat, où un parc de jeux a été aménagé, l’installation d’un sapin de Noël fait le bonheur d’un père de famille : « Il n’y en avait pas avant, c’est la première fois ! ». C’est à cet emplacement aussi que le député Louis Boyard (LFI), challenger aux dernières municipales, avait organisé un barbecue en juillet dernier pour « aller voir les citoyens », rapporte Le Parisien. Une initiative que la mairie avait verbalisée, arguant l’absence d’autorisation préalable.
De maigres consolations pour les habitants qui préfèrent souvent à Villeneuve la commune voisine de Choisy-le-Roi, pour trouver les commerces du quotidien et les services de santé, dont le village manque cruellement.
Sarah, gérante du bar-tabac Le Triageois, se sent bien seule depuis la fermeture de l’unique boulangerie du quartier. Elle est le dernier lien qui reste dans ce désert commerçant, si bien que ses clients lui reprochent d’être fermée les dimanches après-midi. Son affaire tient, mais souffre des poteaux positionnés par la mairie le long du trottoir, en réponse au stationnement sauvage sur l’artère principale de Triage. « À cause de ça et des caméras qui ont été installées, les gens ne s’arrêtent plus. 135 euros d’amende, ça fait cher la cigarette », lâche la tenancière.
800 nouveaux logements promis
Mais quand tous disent que le village se meurt, une anomalie demeure. Ce sont toutes ces résidences en construction qui jouent des coudes dans le lopin de terre villeneuvois. Juste avant l’entrée dans Choisy, 12 bâtiments façon village olympique sont bientôt prêts à être livrés. Plus bas sur l’avenue, on promet 263 logements, dont on ne voit pour l’instant que l’armature en béton. À côté de chez Bernard, l’ex-charpentier, c’est un autre colosse gris qui s’élève pour créer 69 logis.

La promesse des 800 habitations inscrite dans le plan de requalification de Triage sera très certainement atteinte. Mais ce projet, lancé en 2013 par Sylvie Altman (ex-maire PCF), avec le soutien du département, prévoyait beaucoup plus. Entre autres, une crèche intercommunale de 90 places, l’extension de l’école maternelle et élémentaire Paul-Bert et une nouvelle maison de quartier en remplacement de l’actuelle Maison pour tous. Contactés sur l’avancée du dossier, ni le département du Val-de-Marne, ni l’entourage de Kristell Niasme n’ont donné suite à nos sollicitations.
« On ne manquait pas d’habitants, on manquait de structures »
Mais Leïla Chaïbi, membre de la Lucarne – association intégrée au Conseil citoyen de Triage -, croit savoir que beaucoup de ces promesses ne seront pas tenues. « Pour l’école, deux classes sont menées dans des conteneurs. Ce sont des aménagements qui deviennent durables, se désole la quadragénaire. Avant de poursuivre : « La crèche n’existera pas, elle sera construite à Choisy. Et tous les espaces voués à la destruction, comme la Maison pour tous, ne sont plus investis en attendant des projets qui ne viennent jamais. C’est un quartier maudit ! »
L’arrivée de nouveaux logements ne réjouit pas plus Leïla Chaïbi. « On ne manquait pas d’habitants, on manquait de structures et d’espaces de vie ! Je n’imagine pas 1 000 personnes arriver là. C’est déjà bouchonné avenue de Choisy, on ne peut plus se garer et il n’y a pas de magasins », s’exaspère-t-elle.
Pas encore un sujet de campagne
Encore faut-il que les logements trouvent preneurs. « C’est compliqué car la gare RER à Triage est moins puissante que celle de Villeneuve-Saint-Georges, observe Romain David, agent immobilier, avec 15 ans de terrain. C’est aussi une zone inondable et il n’y a pas grand-chose dans le centre-ville… Les gens ne me disent pas je rêve d’habiter à Triage », assure-t-il, en avançant une différence de 20 % entre les prix de l’immobilier du centre de Villeneuve et ceux de Triage.
Alors que la campagne des municipales démarre timidement dans la commune, les propositions ne pleuvent pas pour redresser le village. Contactés, les deux candidats déclarés sans étiquette, Mamadou Traoré et Bryan Metho (ex-adjoint aux sports), n’ont pas donné suite. Sur leurs réseaux sociaux respectifs, pas un mot de Triage.
En attendant, Leïla Chaïbi s’en charge elle-même. Grâce à la Lucarne, la réalisatrice de documentaires organise plusieurs événements culturels : projets autour de la photo, diffusion de films en plein-air, spectacles… Un remède au marasme du village.
Baptiste Duval