La ligne 15 redessine le Fort d’Aubervilliers, un quartier en pleine métamorphose

REPORTAGE : Sous les grues et les palissades du Fort d’Aubervilliers, le quartier se réinvente. D’ici quelques années, la future ligne 15 du Grand Paris Express transformera la vie des habitants. Mais derrière le chantier, et à quelques mois des municipales, les riverains observent et attendent : logements, services de proximité, cadre de vie, autant de questions qui nourrissent le débat.

Devant le chantier de la future gare Fort d’Aubervilliers, habitants et passants composent déjà avec un quartier en pleine transformation. © Enora Gauthier

À la sortie du métro Fort d’Aubervilliers (ligne 7), le vacarme des chantiers donne le ton : ici, tout un quartier est en train de se redessiner avec l’arrivée de la future ligne 15 du Grand Paris Express, en 2031

Construit en 1840, le Fort d’Aubervilliers fut longtemps un site militaire fermé sur lui-même. Ses remparts en forme de pentagone, ses anciennes halles et ateliers témoignent encore de cette histoire. Sur près de 26 hectares, le lieu va accueillir progressivement des ateliers artistes, événements culturels, tandis que de nouveaux logements et infrastructures sortent de terre tout autour, participant à l’émergence d’un nouveau pôle de vie, notamment entre l’avenue Jean-Jaurès et les remparts du Fort.

« Un quartier pratique, qui bouge »

Assis à la terrasse de son café, cigarette à la main, Beya observe la scène sans agacement. Installé dans le quartier depuis 2020, cet ancien parisien venu chercher plus de tranquillité pour sa famille, dit s’être rapidement approprié les lieux. « Ici, c’est pratique et ça bouge. Il y a le métro, le magasin carrefour à côté, tous les commerces, de plus en plus de monde, et c’est plus calme… c’est mieux que Paris », sourit-il. Les travaux le gênent peu : « Franchement, je n’entends presque rien. À part un peu plus de circulation, mais ça, c’est partout. »

Pour lui, la future ligne 15, prévue pour 2031, sera surtout synonyme de nouvelles habitudes : « On ne peut plus circuler en voiture en région parisienne. Là, je pourrai me déplacer plus facilement, même le week-end. » Une question revient toutefois, mi-sérieuse, mi-amusée : « Les travaux se terminent quand ? ». Pour autant, Beya se dit peu convaincu par la mairie actuelle, qu’il juge déconnectée de son quartier et de ses habitants. Il voit d’un bon œil le retour aux prochaines élections de Sofienne Karroumi (DVG), auquel il s’identifie, et y voit un signe d’espoir pour la suite des projets.

Une gare suffisante ?

À quelques mètres de là, le regard d’Éloïse se fait plus inquiet. Emmitouflée dans sa doudoune, cette cartographe traverse le chantier pour attraper son bus le long de l’avenue Jean-Jaurès. Installée dans le quartier depuis un an, elle peine à s’y attacher. « C’est surtout fonctionnel », dit-elle. Des logements pour des gens qui travaillent ailleurs, beaucoup de fast-food, peu de lieux de vie. Le quotidien, elle le décrit bruyant et morne.

« Entre les chantiers permanents et les sirènes de la gendarmerie, on n’a jamais vraiment de calme », souffle-t-elle, évoquant des immeubles anciens mal isolés. Si elle reconnaît que la future ligne 15 facilitera ses déplacements, travaillant à Créteil, pile sur la future ligne, ses attentes portent surtout sur le logement : « À Montreuil, on a vu les loyers grimper et les habitants être poussés plus loin quand de nouvelles lignes arrivaient.»

Pour Christian et Hakim, rencontrés au détour d’un trottoir couvert de feuilles, le métro ne suffira pas à transformer leur quotidien. « Les bus mettent parfois vingt minutes à passer, nos logements sont mal chauffés, et personne ne semble s’en préoccuper », déplorent-ils. La future gare ? « C’est un super projet pour réanimer le quartier, mais si le reste ne suit pas — les services de proximité, les transports, l’entretien — ça ne changera pas notre avis négatif sur la politique locale. »

Tous deux espèrent un maire plus à l’écoute des classes populaires, qui continuera d’investir dans des projets visibles et utiles pour leur lieu de vie, pas seulement pour le centre-ville. Ils tiennent à leur quartier pour sa simplicité, la convivialité entre voisins et les souvenirs qui s’y attachent. Nostalgiques des anciennes mairies de gauche, Christian et Hakim souhaitent que cette vitalité locale, mêlée à des services concrets, reviennent.

Un projet de gare… et plus encore

Le chantier de la future gare avance à grands pas. Mais ce projet ne se construit pas seul. « La ligne 15 n’est pas portée par la mairie, mais par la Société du Grand Paris. La ville est en accompagnement », rappelle Nabil Zebiche, chargé de mission développement local. Concertations, réunions publiques, remontées des riverains, il fait le lien entre mairie et habitants.

Pensée à l’origine pour désenclaver la Seine-Saint-Denis et relier les banlieues entre elles, la ligne 15 devient ici un véritable moteur pour le renouvellement du quartier du Fort. Autre exemple de projet qui l’accompagne, l’effet d’aubaine des Jeux olympiques a permis l’émergence du centre aquatique juste à côté, intégré à cette métamorphose du territoire.

Enora Gauthier