À la frontière entre Paris XIXe et Aubervilliers, le quartier Rosa Parks voit affluer des consommateurs de drogue, déplacés par les opérations de police menées côté parisien. Ces déplacements pèsent aujourd’hui sur les habitants de cette commune de Seine-Saint-Denis. À l’approche des municipales de 2026, le départ annoncé de BNP Paribas, sur fond d’insécurité persistante, en fait un enjeu politique majeur.

Sur le boulevard Macdonald d’Aubervilliers, les commerces récents et les bureaux dessinent un quartier en apparence moderne. Basic Fit, Leclerc et cinéma UGC se succèdent, dans un espace propre mais sous surveillance. Devant chaque entrée, des agents de sécurité en gilet noir. « De loin, ça fait quartier neuf », glisse Jacqueline, retraitée habitant à Aubervilliers. Puis elle désigne la rue Chana-Orloff, à quelques dizaines de mètres. « Là, ce n’est plus la même ambiance », constate la retraitée.
Dans cette rue étroite bordée d’un rideau d’arbres, le décor change brutalement. Les bureaux sont déserts, les trottoirs jonchés de briquets et de sachets vides. « Le soir, c’est Walking Dead », lâche Rachid, commerçant du quartier. Il retrace l’itinéraire des consommateurs de crack, déplacés au fil des années, et surtout depuis les travaux liés aux Jeux olympiques. « La colline du crack, Stalingrad… maintenant, c’est ici, entre Paris XIXe et Aubervilliers ». Ce qu’il dénonce, c’est une gestion par déplacement. « J’avais voté pour Karine Franclet la maire actuelle mais elle ne s’est pas attaqué au fond du problème », regrette-t-il.
Ce ping-pong territorial, Hugo le constate tous les jours. Installé à Aubervilliers depuis 2023, face au centre commercial Millénaire, il travaille en centre médico-psychologique. Il parle de patients « avant tout malades », déplacés sans accompagnement. « On déplace souvent de manière violente, mais on ne soigne personne », déplore-t-il. À l’approche des municipales, son choix est déjà fait. « Mon projet, c’est de partir. Je ne me vois pas élever ma fille de 3 ans ici », confie-t-il.
LFI souhaite instaurer un rapport de force avec l’État
Ce découragement, plusieurs responsables politiques entendent en faire un argument de campagne. Guillaume Lescaut, candidat de La France insoumise à Aubervilliers, se rend régulièrement dans ce quartier, qu’il considère comme un enjeu de campagne des municipales 2026. À quelques mètres du boulevard, il appelle Karine Franclet à instaurer un rapport de force avec l’État et le ministère de l’Intérieur. « La mairie d’Aubervilliers, seule, ne peut pas régler un problème de cette ampleur », affirme-t-il,
Le candidat s’arrête devant une rangée de commerces. Il revient sur l’augmentation des effectifs de la police municipale, passés de 18 à 50 agents depuis 2020. Selon lui, cette hausse n’a pas modifié la situation sur le terrain. « La police municipale n’a ni les moyens ni la formation pour gérer une crise sanitaire et un trafic organisé », estime-t-il. Son programme prévoit la création d’une police de proximité, pensée pour travailler au contact des commerçants de Rosa Parks et du centre commercial du Millénaire.
« On voit apparaître des substances comme le fentanyl »
Il plaide pour un renforcement de la police nationale, appuyée par la gendarmerie, et pour un plan d’action de l’État visant les filières d’approvisionnement. Il met en garde contre l’évolution des produits qui circulent déjà dans le quartier. « On voit apparaître des substances comme le fentanyl. On ne veut pas finir comme aux États-Unis ».
En attendant une réponse de l’État, la sécurité des salariés du quartier repose sur des dispositifs privés. Les entreprises engagent des vigiles, une solution coûteuse, rarement envisageable pour les structures publiques. Certaines vont plus loin et font le choix de partir. BNP Paribas a ainsi annoncé son départ du site à l’horizon 2026.
Contactée, la mairie d’Aubervilliers n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations. Selon des déclarations recueillies par Le Parisien, la maire Karine Franclet s’est dite « plus qu’amère », après l’annonce du départ de la BNP, estimant que ce déménagement aurait pu être évité avec une meilleure coordination entre les services de sa ville et ceux du XIXe arrondissement de Paris. L’élue affirme que « des solutions », existaient et que « des choses ont été réalisées à Aubervilliers », évoquant notamment l’installation de mobilier urbain en béton pour empêcher l’installation durable des consommateurs de crack.
Jacqueline, elle, regarde le quartier avec amertume. « Il y avait une vraie amélioration depuis dix ans. Des commerces, de la vie ». Pour elle, la dynamique s’est brisée.
Louis Delavelle