« On s’habitue au bruit, mais on ne s’y fait jamais » : fenêtres fermées, nuits hachées, vivre au pied de l’A6

À L’Haÿ-les-Roses, le bruit n’est pas un accident, mais un fond sonore permanent. Jour et nuit, le grondement de l’A6 s’infiltre dans les pavillons et les immeubles les plus proches. Dans certains quartiers, coincés entre les autoroutes A6 et A86 et sous les couloirs aériens de l’aéroport d’Orly, une partie de la commune compose avec une pollution sonore qui pèse durablement sur le quotidien des riverains.

À coté de l’autoroute A6, soit l’une des plus larges d’Europe, chaque jour près de 300 000 véhicules en direction de Paris, du périphérique ou du marché international de Rungis. © Aïcha Benchikar

« On s’habitue au bruit, ça ne veut pas dire que ça ne fatigue pas. On ne s’y fait jamais ». Installé depuis plus de quarante ans à quelques mètres de l’A6, Pascal, 71 ans, raconte l’usure d’un bruit continu, désormais familier. Son pavillon donne directement sur le mur antibruit. Dans son salon, le bourdonnement des moteurs est diffus, « comme un bruit de vagues ». Mais l’été, fenêtres ouvertes, le sommeil devient impossible. « On a fini par installer la climatisation. » Les pics de nuisances surviennent lors du passage de motos ou de poids lourds klaxonnant sur plusieurs centaines de mètres.

Entre pavillons et tours, une exposition contrastée

À quelques rues de là, le constat est encore plus sévère. Daniel, qui vit depuis six ans au septième étage d’une tour de la rue des Iris, décrit un quotidien saturé de nuisances. « Ici, c’est le cumul : l’autoroute, l’aéroport et la route sous le viaduc. On ne s’entend plus parler parfois. Le pire, c’est vers 4 heures du matin. » Les départs au travail, les premiers vols à Orly, le trafic routier qui s’intensifie : « Ça ne s’arrête jamais. » La fatigue s’installe, accentuée par la hauteur de l’immeuble. « Plus on monte, plus le bruit est fort. les murs antibruit ne montent pas si haut. » L’exposition sonore varie fortement selon la configuration des logements. Les pavillons situés en contrebas du mur antibruit sont davantage protégés que les immeubles en hauteur.

Depuis 2017, un revêtement antibruit (dit enrobés phoniques) a été posé sur certains tronçons de l’A6. « On a bien senti la différence », reconnaît Pascal. Mais l’effet reste inégal. Dans le quartier des Castors du Jardin Parisien, situé plus à l’ouest de l’Haÿ, le dispositif des murs s’interrompt presque à la limite des habitations du quartier. Et les vents dominants ramènent le bruit. « Là-bas, les gens n’ont pas vraiment gagné en confort », observe-t-il. Surtout, la durabilité du revêtement interroge. « Ce n’est pas éternel. Il faut le refaire régulièrement, sinon ça peut devenir contre-productif », souligne le riverain. Un phénomène déjà pointé par des chercheurs, qui citent L’Haÿ-les-Roses comme un contre-exemple en matière de murs antibruit.

Pascal, 71 ans, devant sa maison, située en contrebas du mur antibruit longeant l’autoroute A6 à L’Haÿ-les-Roses. © Aïcha Benchikar

« Un enjeu de santé publique » au cœur du débat politique

Le sujet dépasse largement l’échelle communale. À l’Assemblée, l’ancien maire de L’Haÿ Vincent Jeanbrun, actuel ministre délégué chargé du Logement, a interpellé en mars dernier la ministre de la Transition écologique de l’époque, Agnès Pannier-Runacher. L’objet de son courroux ?  La situation des habitants vivant « aux côtés de deux autoroutes majeures ». « Une exposition intense au bruit peut faire perdre jusqu’à trois ans d’espérance de vie », a-t-il alors alerté, appelant à un « plan de bataille ».

L’opposition municipale, par la voix de l’élu divers gauche Sophian Moualhi, dénonce un dossier insuffisamment traité. « Les premiers enrobés ont été posés, mais ont eu une durée de vie très limitée. C’est un enjeu majeur de santé publique », insiste-t-il, rappelant les vœux déposés en conseil municipal sur la réduction des nuisances sonores et chimiques. Créées dès les années 1990, les associations de riverains comme celle des « Castors » ou des « Exaspérés de l’A6 » continuent d’alerter.

Vincent Jeanbrun plaide pour le reclassement de certains tronçons en « points noirs du bruit », un statut administratif qui permet de mobiliser des financements de l’État pour des protections renforcées. L’A6 et l’A86 en bénéficiaient jusqu’en 2019, avant que ce classement ne soit retiré après la pose des enrobés phoniques. Depuis, leur efficacité s’est dégradée. Un constat désormais reconnu par le ministère des Transports, qui évoque de nouvelles études et solutions complémentaires : murs antibruit plus performants, isolation des façades, voire réaménagements structurels complets. Pour les riverains, l’urgence est claire : que les solutions à venir se fassent enfin entendre.

Aïcha Benchikar