Comme beaucoup de quartiers de la petite couronne, cette zone du sud de Saint-Denis n’échappe pas au phénomène. La population reste majoritairement pauvre et les commerces sont chers.

Assis sur un banc du square Diderot, Melissa se remémore tout ce qu’elle a vu changer dans son quartier. Cette Dyonisienne de 24 ans a toujours habité La Plaine Saint-Denis. Les mains dans les poches de sa doudoune jaune, elle regrette que son quartier se soit gentrifié. Elle constate que sur la place du Front populaire, l’un des nerfs névralgiques du quartier, les restaurants de street food ont progressivement été remplacés par des restaurants plus onéreux. « Avec ma troupe de théâtre, on faisait des répétitions gratuitement dans deux théâtres municipaux du quartier. Puis ensuite c’est devenu payant, on y allait moins. Ça signifie moins de souvenirs aussi », se souvient la jeune femme.
33% des habitants sous le seuil de pauvreté
Une hausse des prix que remarquent les habitants de La Plaine. C’est le cas de Geneviève, retraitée de 78 ans, née dans le quartier qu’elle n’a plus jamais quitté. Pour elle, impossible de faire ses courses à la Plaine où les prix sont trop élevés, notamment sur la place du Front populaire. Elle préfère s’approvisionner dans le centre-ville, plus abordable. « Il nous manque un Aldi ou un Lidl, parce qu’on n’a que deux Franprix dans le quartier et les prix sont exorbitants », confie la septuagénaire.
Nous sommes allés vérifier s’il existe une réelle différence de prix entre les supermarchés de la Plaine et ceux du centre-ville de Saint-Denis. Pour cela, nous avons effectué un panier de course dans le Franprix, place du Front Populaire, et un autre dans le Carrefour du centre-ville. Pour deux paniers distincts avec 5 produits de même marque – un paquet de pâte, un liquide vaisselle, quatre yaourts nature, six saucisses au porc et un paquet d’emmental français – la différence est de trois euros et 42 centimes. C’est le panier du Franprix de La Plaine – 13,59 euros au total – qui ressort le plus cher.
Chloé, 30 ans, subit également ces prix élevés. En ce mercredi soir, elle parcourt les rayons du Franprix, place du Front Populaire, pour piocher quelques articles mais le constat reste le même : « C’est quand même très cher, j’y vais pour du dépannage ». Celle-ci déplore le manque d’offres de grandes surfaces abordables dans son quartier : « Heureusement que j’ai la voiture pour aller au Lidl d’Aubervilliers », reconnaît cette responsable d’un atelier artisanal parisien.
Depuis trois ans dans le quartier, elle dit assister à une forme de gentrification : « Il y a une petite épicerie bio et une fromagerie qui ont ouvert à côté de chez moi. C’est cher et ce sont de vrais repères de bobos. Mais en même temps, je suis la première à y aller. J’ai conscience que j’ai plus de moyens que d’autres personnes qui vivent ici ». Un tiers des habitants de la zone vit sous le seuil de pauvreté*.
« Une gentrification cachée »
Et pourtant, le quartier accueille en grande partie les bureaux de grandes entreprises comme la SNCF, ainsi que les studios de sociétés audiovisuelles comme Endemol. Le territoire reste populaire mais les populations CSP+ (catégories sociales aux revenus élevés) s’y installent de plus en plus. Les acteurs du quartier de la Plaine sont les premiers témoins de ces évolutions sur le terrain.
Pauline*, qui travaille pour la municipalité au sein du quartier, se définit elle-même comme « un produit de la gentrification ». Diplômée de l’enseignement supérieur, elle arrive à la Plaine il y « trois ou quatre ans » et achète un appartement grâce au bail réel solidaire (BRS). Ce dispositif d’accès à la propriété permet aux ménages modestes d’acheter des logements à prix abordables. Pour Pauline, c’est de la « gentrification cachée » car seuls les ménages modestes avec une capacité d’emprunt importante peuvent y prétendre. La grande majorité de la population précaire du quartier se retrouve, elle, exclue.
Le maire PS de Saint-Denis, Mathieu Hanotin, relativisait en septembre 2024 auprès de Citoyens.com le risque de gentrification de la ville. « 30% de ses habitants vivent sous le seuil de pauvreté, 4.000 personnes y relèvent de l’hébergement d’urgence… Le risque pour Saint-Denis ce n’est pas la gentrification, c’est la paupérisation. »
*D’après les données du Système d’Information Géographique de la Politique de la Ville (SIG Ville) sur le quartier La Plaine – Landy – Bailly en 2021
*Le prénom a été modifié