“On est obligé de crier pour qu’on nous écoute” : le sentiment d’abandon des locataires de logements sociaux

Suroccupation subie dans les logements, présence d’humidité et moisissures dans les appartements. De nombreux locataires de la Semiso, le grand bailleur social de Saint-Ouen, pointent une gestion défaillante et un manque d’entretien des logements.

Immeuble du groupe de la Motte, géré par la Semiso, Saint-Ouen. © Laia ATHIER-LOUBOUTIN

Vivre à sept dans un T3, voire des appartements plus petits. C’est le quotidien Lahila dans son logement social de Saint-Ouen, à 800 euros par mois. Cela fait près de sept ans que cette mère de famille de cinq enfants a entamé des démarches pour obtenir un logement plus grand : son F3, rue Jean, est devenu trop exigu pour sa famille. « Élever des enfants qui dorment dans le salon, mon fils qui dort avec moi, ça va pas », témoigne cette femme de 45 ans, contrainte de cumuler deux emplois. 

Même histoire pour Lina, 43 ans. Cette assistante maternelle habite depuis plusieurs années dans un 50 m² rue du Landy. Elle a obtenu ce logement via le DALO (Droit au Logement Opposable) et, dès le départ, elle a été claire : « Quand j’ai fais cette demande, je ne savais pas que j’allais être coincée ici, en sachant que j’ai bien précisé que j’envisageais d’être assistante familiale. » Sa profession lui impose l’accueil de quatre enfants en bas âge à son domicile, chose impossible lorsqu’on ne dispose que d’une seule chambre. Ses demandes pour obtenir un logement plus grand restent vaines depuis près de trois ans. Dans son bilan de mandat, le maire sortant Karim Bouamrane (PS) affirme avoir « investi 500 millions d’euros pour rénover, construire et embellir. Avec un taux de 41 % permettant aux classes populaires et moyennes de rester à Saint-Ouen ». La loi fixe le seuil minimum à 25 %.

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La mairie et la Semiso, le bailleur social de la ville qui gère 6526 logements, se renvoient la balle. Deux choix s’offrent alors à elle : déménager dans le privé, avec des loyers dépassant les 2 000 euros, ou rester. Et donc d’accueillir les enfants dont elle a la garde dans sa seule chambre. De son côté Lahila est prête à tout : « On accepte les choses parce qu’on veut avoir un toit sous la tête. Moi si on me propose un logement plus grand, je vais accepter les yeux fermés » ajoute-elle. Depuis 2020, 552 nouveaux logements sociaux ont été construits ou programmés par la ville.

Des appartements froids et humides

Au-delà de la suroccupation, les charges augmentent et l’entretien des logements laisse à désirer. Lahila dénonce une dégradation du traitement des locataires depuis la reprise du patrimoine de Saint-Ouen Habitat Public par la Semiso en 2015. Son logement est ainsi resté près de deux ans sans chauffage, malgré la venue de nombreux intervenants qui « reprenaient le problème depuis le début ». « Ils ont fait plein de choses, mais au bout de deux ans, il n’y avait toujours pas de chauffage », raconte-t-elle. Ce n’est qu’au terme de multiples passages qu’un technicien a identifié l’origine du problème : un radiateur raccordé à un seul tuyau au lieu des deux nécessaires.

Laure*, elle aussi locataire de longue date auprès de la Semiso attend depuis huit ans pour reloger sa famille. L’appartement, où vit le couple et leurs trois enfants, est touché par des problèmes d’humidité et de moisissure. Dans la salle de bains, les murs sont attaqués. « Des fois c’est un problème de VMC qui ne fonctionne pas. Elle a été remplacée mais rien n’a changé. Il s’agissait d’un problème d’isolation externe donc ils doivent engager des gros travaux qui coûtent des millions d’euros… et donc rien n’a été fait ». « Le souci c’est que maintenant on se retrouve avec des enfants malades, des personnes âgées dans des situations d’insalubrité », ajoute-t-elle. 

Les dégats de l’humidité sur les murs de la salle de bain ,partagées par Laure.

Le plus souvent, les locataires dénoncent de travaux de rafistolage. « Ils mettent un coup de peinture et ça recommence, raconte Laure. On est obligés de lutter, de lutter, de crier pour qu’on nous écoute », déplore-t-elle. Dans son bilan de mandat toujours, le maire sortant défend que la ville et la Semiso proposent « des opérations d’entretien du patrimoine » avec un « soutien aux copropriétaires pour la rénovation énergétique et la lutte contre l’habitat indigne », avec plus de 400 logements concernés.

« On nous promet des choses et puis après on nous oublie »

Ces habitantes désespérées face à ces attentes, ne sont pas optimistes face aux récentes promesses de la mairie (relogement, réhabilitation, nouvelles constructions dans le quartier du Landy etc.). « J’ai l’impression qu’on se moque un peu de moi, partage Lina. Est-ce que c’est le fait que les élections arrivent, on nous promet des choses, et puis après on nous oublie ? ». Pour Laure c’est clair, si des personnes ont été récemment relogées dans le Village des Athlètes, c’est seulement pour garantir des votes. La Semiso, la mairie et le DAL ont été contactés, sans réponse à date de publication. 

*Prénoms modifiés à la demande des habitantes. 

Laia ATHIER-LOUBOUTIN