Dans le quartier populaire de Nanterre, marqué par la précarité et une forte abstention électorale, la politique semble lointaine, voire inutile pour une grande partie des habitants. Les élections municipales à venir peinent à mobiliser, révélant un profond fossé entre institutions et réalités du quotidien.
« Qu’est-ce que c’est que vos questions bizarres ? Faites le tour du quartier et vous allez bien voir ». Véronique, qui vit depuis quarante ans dans le quartier Pablo Picasso, est réticente à l’idée de parler à des journalistes. « Vous voyez bien que tout est laissé à l’abandon », lâche rapidement la femme âgée, avant de rentrer chez elle, caddie au bout du bras.
Tacko est quant à elle en pleine discussion avec une voisine au pied de l’une des tours Aillaud. Mère de quatre enfants, elle vit dans le quartier depuis 2015 et voudrait déménager. « C’est pour mes enfants, entre la drogue, les armes, les histoires de balles perdues… Il y a eu un coup de feu juste là il y a quelques jours », déplore-t-elle, pointant du doigt le trottoir à quelques mètres. « Et il n’y a rien pour les enfants : il faudrait des jeux, des infrastructures dédiées. On a bien une bibliothèque, mais il n’y a rien dedans », reprend-elle. Des problématiques nombreuses donc. Ce n’est pas pour autant que Tacko espère quoi que ce soit de la politique locale : « Je ne connais même pas le maire ! Bien sûr je vote à la présidentielle, mais alors les municipales… Ils sont tous pareils au final ! », balaye-t-elle.
Une abstention endémique
Pas étonnant dans une commune marquée par l’abstention massive : 66,13% aux dernières élections municipales et 40% aux législatives. Le scrutin de mars verra s’affronter le maire sortant, Raphaël Adam (divers-gauche), le candidat de La France insoumise (LFI) Nicolas Huyghe, Hélène Matouk pour Les Républicains (LR) et Faysal Meneceur pour l’Union des démocrates et indépendants (UDI).
L’Insoumis, Nicolas Huyghe, a conscience de la nécessité de réaménagement des espaces. « Il y a des espaces inutilisés dans plusieurs quartiers. Je pense à Pablo Picasso : on avait fait une projection en plein air sur les gradins, qu’on a presque toujours connus vides », rappelle-t-il. « Avant on avait des sortes de maisons de la culture, on ramenait la culture dans les quartiers. C’est ça la culture populaire, et c’est comme ça qu’on recrée du lien social », ajoute Rayan Bourhaba, militant LFI depuis un an.
Recréer du lien social, c’est ce que Monia Zayet essaye de faire en tant que médiatrice sociale pour l’association Le Théâtre par le bas. Elle est de permanence aujourd’hui dans la Maison des habitants, une grande pièce au rez-de-chaussée de l’une des tours, prêtée aux associations et bailleurs sociaux du quartier par la mairie. Aidée de son fils Yassine, et de l’ami de ce dernier, Yassine également, la bénévole lutte notamment contre la fracture numérique, qui concerne de nombreux riverains. « Les gens ne parlent pas de politique ici, ils ont d’autres problèmes plus importants », explique-t-elle, tout en reconnaissant que ces problématiques sont éminemment politiques. « C’est le mot politique qui fait peur aux gens, c’est pour ça que je veux rester dans l’associatif et aider avec mes moyens », précise-t-elle, ayant conscience que son association comble les manques des pouvoir publics, « malheureusement », soupire-t-elle.
Elle ira quand même voter, comme à chaque élection. Son fils aussi, bien que peu convaincu : « Oui, je vais voter, il faut bien. Mais je m’en fiche, je vais juste voter comme ma mère, j’ai d’autres choses à faire ». Yassine, son ami de 19 ans, ne sait pas encore ce qu’il va faire : « Je ne prends pas le temps de me renseigner donc généralement je ne vote pas ».
Un quartier structuré par l’économie informelle
Quelques mètres plus loin, l’esplanade de la tour 17, connue pour son trafic de stupéfiants. Plusieurs jeunes font le guet. L’un d’entre eux accepte de nous parler mais n’a pas grand-chose à dire concernant les élections à venir : « Non, on ne vote pas, on s’en fout de ça », écarte-t-il. Revenant sur son parcours, il explique ne pas avoir trouvé d’emploi à la suite de son master en logistique. Une « violence symbolique » que Rayan Bourhaba décrit. « Ces jeunes ont très peu de possibilité d’emploi, dès le collège on leur dit que l’école n’est pas faite peur eux et qu’ils sont des bons à rien », relate le militant LFI. De leur côté, les candidats de droite, Hélène Matouk et Faysal Meneceur, souhaitent armer la police municipale, tout en renforçant le dialogue social entre la population et les forces de l’ordre.
« Heureusement, le quartier nous donne du travail », s’amuse le guetteur. « On est heureux ici, il y a une belle mixité », répète-t-il à plusieurs reprises comme pour nous convaincre. Et nuancer les représentations majoritaires du quartier, souvent misérabilistes.