« Le bruit, la circulation, la saleté… » Les habitants des Quatre Chemins attendent la rénovation de leur quartier

REPORTAGE : Aux portes de Paris, le quartier des Quatre Chemins s’apprête à changer de visage. L’OPH d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) démarre la réhabilitation à l’aide de 130 millions d’euros qui doivent transformer ce carrefour populaire d’Aubervilliers, dense et longtemps délaissé. Logements dégradés, espaces publics anciens et sentiment d’abandon : derrière les promesses de rénovation, les habitants s’interrogent.

Immeuble en travaux, un des premiers du plan de rénovation du quartier
© Iona Lehanneur

9h45. Le carrefour des Quatre Chemins est déjà saturé. Les bus circulent, les rideaux de fer se lèvent à moitié. Devant une boulangerie, une file se forme. À quelques mètres, un immeuble des années 60 laisse apparaître ses balcons fatigués, béton écaillé, linge qui sèche malgré le froid. Une silhouette fine et une démarche assurée s’avance : c’est Rania, médecin généraliste, bien décidée à entrer dans son cabinet médical, bien que la porte cassée lui donne du fil à retordre. « C’est plus possible, non franchement, c’est plus possible. Je me retrouve à faire moi même des petits travaux dans mon cabinet, et ça n’est qu’un cache-misère », déplore-t-elle.

En face, assise à la terrasse d’un café, Leïla observe la transformation de son quartier d’enfance : Les Quatre Chemins. Quelques travaux ont commencé : « Et des travaux, il en faut ! » sourit-elle. Leïla vit ici depuis vingt ans. Elle parle vite, sans colère. « On s’est habitué aux problèmes qu’on voit tous les jours », soupire-t-elle. Elle énumère : l’humidité dans l’appartement, le chauffage capricieux, les escaliers jamais réparés. Les parties communes qu’on nettoie mal, parce que « ça ne sert à rien, ça se resalira. » Rien de spectaculaire. Dans le quartier, le bâti est vieux, dense, parfois indigne. Des logements trop petits, mal isolés, souvent sur-occupés. Pour Leïla, la rénovation ne sera utile que si elle commence là : à l’intérieur des appartements, pas seulement sur les façades.

Un quartier vivant, mais sous pression

À midi, les Quatre Chemins changent de rythme. Les trottoirs se remplissent, les commerces tournent à plein régime. Boucheries, épiceries, salons de coiffure, fast-foods, vendeurs de téléphones. Le quartier vit fort. « Le bruit, la circulation, la saleté… C’est constant », souffle Mourad, livreur, entre deux courses. Le carrefour est un nœud. Trop de voitures, trop peu d’espace. Peu d’arbres. Peu d’endroits pour s’arrêter sans consommer. 

Non loin de là, la star des établissements scolaires d’Aubervilliers : le lycée professionnel Jean-Pierre Timbaud. Ne vous laissez pas séduire par l’ambiance chaleureuse qui règne au lycée, « on dirait une prison », confie Mathis, 16 ans, en filière mécanique. « Il fait froid, ils ne mettent pas le chauffage, il faut le refaire ; le rendre plus beau ! » s’exclame-t-il. De l’autre côté de la grille, c’est son grand-père Jean-Claude qui s’insurge car tout l’argent public est investi dans le quartier de la mairie. « Il y a la grande piscine, le jardin, le sublime conservatoire ; le théâtre de la commune, rien à voir avec ici », regrette-t-il.

Promesse ou mirage ?

Sur le papier, le projet est ambitieux : réhabilitation de logements, amélioration énergétique, rénovation des espaces publics, nouvelles circulations, nouveaux équipements. Un premier jardin et le comblement d’une trémie routière ont déjà été réalisés. Le plus gros du chantier commence maintenant. D’ici 2026, quatre tours regroupant 503 appartements sur les dalles Villette et Félix Faure seront entièrement rénovées. Mais pour Jean-Claude, une crainte revient : celle de fonds qui servent à rendre le quartier plus « présentable », pas plus vivable. Il se souvient avoir vu il y a dix ans un article du New-York Times qui comparait la ville voisine de Pantin au quartier de Brooklyn (un quartier branché de New-York). « On ne pourra donc jamais en dire autant d’Aubervilliers, sa petite sœur », chuchote-il avant de se retourner.

Pour Camille, mère au foyer partie faire ses courses, rénover les infrastructures n’est pas une solution de fond. « Des quartiers refaits, on a déjà vu ça ailleurs. Mais les gens, eux, ils partent », s’attriste la jeune femme. La peur que les loyers montent, que les commerces changent, que le quartier perde ceux qui l’ont tenu debout quand personne n’en voulait. Les Quatre Chemins ne demandent pas à être « sauvés » mais à être compris. À ce que l’investissement serve à réparer le quotidien des Albertivillariens, non à produire un décor fictif aux allures de Manhattan.

Iona Lehanneur