La police municipale mise à l’épreuve à Saint-Denis

En cinq ans, le maire Mathieu Hanotin a fait de la sécurité un pilier de son mandat. Derrière ce renforcement sans précédent, le centre-ville de Saint-Denis reste marqué par les incivilités et la précarité. Entre chiffres de délinquance et volonté d’apaisement, bilan de cette politique sécuritaire.

Trois officiers de la police municipale à Saint-Denis, le 16 décembre ©Abigaël Urbès

« Oui, il y a beaucoup d’officiers [de police], et c’est bien ! » Derrière ses lunettes teintées bleues, Dilla porte un regard positif sur l’action du maire, Mathieu Hanotin. Cette retraitée dans le secteur des assurances s’est installée en centre-ville il y a 12 ans. « Mais pour moi, ce n’est pas la sécurité le vrai problème. » Sur la place du Caquet, les patrouilles se mêlent aux habitants, sans que cela ne surprenne personne. Voitures, policiers à pied, parfois à moto : à Saint-Denis, cette présence est devenue un élément ordinaire du paysage.

Les chiffres nationaux rappellent la fragilité du contexte local. En Seine-Saint-Denis, près de 75% des habitants disent avoir été témoins, en 2023, d’actes de délinquance ou d’incivilités (principalement des infractions au code de la route, des vols et des dégradations). Quant au sentiment d’insécurité, il a concerné un tiers des habitants. Pour autant, le vécu quotidien ne se résume pas à ces statistiques. « Globalement, ça va », tempère Lise, étudiante à l’IUT, croisée à la sortie des cours. « Il y a toujours du monde ici, mais aussi des policiers. Le commissariat est juste à côté. Après, c’est Saint-Denis : ce n’est pas parfait. » Comme elle, plusieurs habitants du centre-ville disent composer avant tout avec des incivilités répétées plutôt qu’avec un sentiment d’insécurité permanent.

Gwenaëlle Badufle-Douchez, adjointe à la Sécurité, revendique un tournant sécuritaire clair. Depuis 2020, les effectifs de la police municipale sont passés de 30 à 120 agents. D’ici 2026, la mairie socialiste veut monter ses chiffres à 135 policiers et aller jusqu’à 150 en cas de second mandat. Police armée, centre de supervision urbaine désormais opérationnel, brigades spécialisées : la majorité sortante assume d’avoir fait de la sécurité un pilier de son action. « On n’est pas dans le déni ni dans le fantasme, on agit », défend l’élue, qui garantit une police de proximité « toujours en action », visible sur l’espace public mais aussi capable d’intervenir sur des situations plus tendues. La mairie met en avant une baisse globale de plusieurs faits de délinquance, tout en reconnaissant des points noirs persistants, notamment autour de la gare et de la place du 8 Mai 1945.

Précarité sociale, limite du bilan sécuritaire

Dans la rue de la République, le constat est plus nuancé. Ali, boucher, note ses grosses commandes pour les fêtes de fin d’année. Lui aussi a remarqué l’augmentation des patrouilles mais il ne la conteste pas.« Il y a plus de policiers qui passent maintenant. Mais la violence, elle vient surtout de la pauvreté. » À Saint-Denis, cette lecture sociale s’appuie sur des réalités chiffrées : près de 38 % des habitants vivent dans un quartier prioritaire. Les taux de chômage et de précarité sont nettement supérieurs à la moyenne nationale. Autant de facteurs que de nombreux habitants relient directement aux incivilités du quotidien. « Il y a trop d’inégalités ici. Les gens qui arrivent de Paris prennent tout. Mais les gens qui ont grandi ici à Saint-Denis, comme moi, comme mes amis, on n’a rien », poursuit le commerçant, évoquant aussi des problèmes de délinquance. « Moi, tout est derrière une vitrine donc ça va. Mes collègues à côté ils ont beaucoup de perte à cause des vols. Les gens ont faim aussi ! »

À quelques mètres du tramway, Ayoub incarne cette limite de l’action policière. Paquets de Malboro en mains, il est vendeur à la sauvette depuis 8 mois. « Certains de mes collègues, on va dire, volent, oui. Moi j’essaye de ne pas faire ça. Je vends mes paquets tranquillement. Les policiers sont là, on se connaît maintenant vous savez. Est-ce que ça change quelque chose ? Non. » 

La municipalité affirme travailler au-delà du seul levier sécuritaire. Coordination avec les services jeunesse, emploi et insertion, liens avec la mission locale : la sécurité est présentée comme une politique transversale. La mairie appuie également sur une formation plus poussée des policiers municipaux que dans d’autres villes d’Île-de-France, avec un accompagnement psychologique régulier et des entrainements adaptés aux réalités du territoire.

À la veille des municipales, le bilan sécuritaire de Saint-Denis se dessine ainsi en demi-teinte : des moyens renforcés et une présence policière accrue sur l’espace public, mais la précarité sociale persistante continue d’alimenter incivilités et sentiment d’insécurité. Des enjeux politiques que la campagne électorale ne pourra éviter.

Abigaël Urbès