« Guerre des trottoirs » : à Créteil, vélos et piétons se marchent dessus

Si la pratique du vélo explose en banlieue, les infrastructures de Créteil peinent à suivre. Entre aménagements sur les trottoirs et axes dangereux, les usagers oscillent entre résilience et abandon. Le tissu associatif réclame un changement de braquet, en pleine campagne municipale.

Créteil (Val-de-Marne), le 15 décembre 2025. Un piéton marche sur le trottoir, également piste cyclable. Situation que dénonce des associations de cyclistes. © Joachim Fernandes, IPJ

C’est un paradoxe à Créteil. La ville est aérée, traversée par des axes structurants, mais pour Olia, 19 ans, le verdict est sans appel : le vélo, c’est fini. « J’en faisais enfant sur le trottoir. Mais en grandissant, j’ai dû en faire sur la route, c’est devenu dangereux », tranche la jeune femme qui s’est rabattue sur le bus. En 2021, la ville a reçu la note de F par le baromètre (allant de G à A+) des villes cyclables. Réalisé par la fédération française des usagères et usagers de la bicyclette (FUB) à travers une enquête citoyenne, le baromètre évalue si un territoire est propice à la pratique du vélo. L’exemple de la ville voisine de Charenton, passée de la note D à B en un mandat municipal, prouve que la transition est possible.

Comme Ollia, ils sont nombreux à ne pas oser se lancer dans le grand bain de la circulation à Créteil. En cause ? Un réseau cyclable au second plan, long de 34 km, héritage d’une ville pensée dans les années 70 pour la voiture reine. En comparaison, Charenton affiche une densité de pistes deux fois supérieure.

Carte de Créteil : en vert sont les axes cyclables © fr.mappy.com

Pour les nouveaux venus, le déchiffrage des voies cyclables tient parfois du jeu de piste. « Comparé à Paris, ça n’a rien à voir » s’étonne Youssef, étudiant de 19 ans fraîchement débarqué à l’UPEC. « Il n’y a pas trop de pistes, on ne comprend pas vraiment où circuler », glisse-til, un peu perdu.

Le constat est mitigé par l’association Partage ta Rue 94. Pour Alexandre Beaudoin Veil, co-président, le problème est structurel : « On a du retard. Le GPSEA (l’intercommunalité qui gère les aménagements, NDLR) a de très mauvais réflexes en maintenant les voies cyclables sur les trottoirs. C’est un truc des années 90. »

Pointe-du-Lac, le bon élève

Pourtant, sur le terrain, les habitués font preuve d’une certaine philosophie. Philippe, cycliste confirmé de 62 ans, refuse de jouer les « khmers verts ». S’il admet que la circulation est « vraiment compliquée » dans le vieux Créteil ou vers l’Université, il note les progrès : « Ça pourrait être mieux, mais on part de très loin. Il faut reconnaître l’effort. Quand on va à la Pointe-du-Lac, ça circule bien. »

Mais cette tolérance a ses limites. Dès que l’on quitte les zones apaisées pour certains axes comme la rue Pasteur Vallery Radot en périphérie, le danger devient réel. « Les voitures vont très vite et il n’y a aucun marquage au sol », déplore Philippe.

Un enjeu social, pas qu’un loisir

Au-delà de l’aménagement, l’association Partage ta Rue 94 pointe un enjeu social. À Créteil, le vélo n’est pas qu’un loisir de “bobo”, c’est un outil d’émancipation pour des étudiants précaires ou des travailleurs sans permis de conduire.

La municipalité, longtemps focalisée sur le « tout-voiture », commence à « ouvrir ses oreilles », selon l’association. Le maire (PS) Laurent Cathala « appartient à une génération passée, il voit le vélo comme un sport plutôt qu’un transport sérieux », confie le militant. Il n’empêche que le maire sortant, réélu en 2020, a supprimé les « coronapistes » — aménagement temporaire dû à la pandémie — qu’il a qualifié d’écologie punitive. Quant à l’opposition, une partie s’empare du sujet, “Il faut qu’on arrive à sortir de la culture de la bagnole, c’est un des axes de mon programme”, assure Abdoulbar Djaffar, candidat LFI à la mairie de Créteil.

En attendant, pour se déplacer quotidiennement à vélo à Créteil sans frayeur, le constat d’Alexandre Beaudoin Veil reste amer : « Il faut être jeune. » Olia, elle, attendra des pistes sécurisées pour s’y remettre.

Joachim Fernandes