Longtemps confrontée au enjeux sécuritaire liés à la drogue, la ville revendique aujourd’hui une amélioration grâce à la « méthode Saint-Ouen », mêlant renforcement des forces de l’ordre, vidéoprotection et actions ciblées. Sur le terrain, certains habitants reconnaissent des avancées, d’autres dénoncent les limites d’une politique sécuritaire encore en débat.

Dans une allée poussiéreuse, au milieu du vacarme des travaux de la cité Charles-Schmidt, Julie arrive chez elle. En ce mardi midi, quelques adolescents rejoignent leurs immeubles, affamés après une matinée passée sur les bancs de l’école. Les bras chargés de courses, la septuagénaire salue quelques voisins en traversant la cour intérieure. À première vue, rien d’anormal. Pourtant, à quelques mètres de là, l’un des derniers grands points de deal de Saint-Ouen, plus discret, moins visible, poursuit ses activités. « Avant, c’était invivable. Aujourd’hui, ça va mieux, c’est indéniable. Mais ils sont encore là. Je les vois traîner, parler à des jeunes. La nuit, ça reste dangereux », confie la riveraine, qui a souhaité garder l’anonymat.
Longtemps marquée par le narcotrafic et une forte délinquance, la ville est aujourd’hui présentée par la municipalité comme un exemple de reconquête de l’espace public. Depuis 2020, le maire socialiste Karim Bouamrane revendique une politique volontariste, incarnée par ce que ses équipes appellent la « méthode Saint-Ouen ».
« Il s’agit d’une coordination étroite entre la police municipale, la police nationale, la justice et les bailleurs sociaux », explique Jean-François Clerc, adjoint au maire délégué à la sécurité. Selon lui, sur les sept principaux points de deal que comptait la ville, cinq ont été démantelés. « L’un est aujourd’hui très résiduel, un autre reste actif mais sous forte pression », précise-t-il. La municipalité s’appuie également sur un réseau de 492 caméras de vidéoprotection, déployées sur l’ensemble du territoire communal, surveillées 24h/24 et 7j/7 par trois agents, pour un coût estimé à cinq millions d’euros sur six ans, en partie financé par l’État.

Place du 8-Mai-1945, ancien point de deal emblématique, Pascale, 62 ans, se souvient : « On n’osait plus sortir. Je me rends bien compte qu’on n’est pas les pires en France, et Dieu merci on avait pas de fusillade un jour sur deux, mais on n’était quand même pas en sécurité. Il n’y avait aucune vie de quartier. » Si elle reconnaît une amélioration, sa colère demeure : « Je pense que la mairie aurait pu agir bien plus tôt. Sans les Jeux olympiques, rien n’aurait changé. »
« C’était trop dangereux. J’ai préféré m’installer dans le nouveau quartier »
Le narcotrafic reste en effet le principal point de crispation. Si les points fixes ont reculé, habitants et élus reconnaissent un déplacement vers des formes plus mobiles, parfois via les réseaux sociaux. « La ville agit sur l’espace public. Le judiciaire relève de l’État. On ne peut pas tout faire», concède Jean-François Clerc, qui reconnaît les limites de l’action municipale.

Certaines mesures ont également nourri la polémique, comme le couvre-feu nocturne pour les moins de 16 ans, instauré ponctuellement. Présenté par la mairie comme un outil de protection, il est perçu par certains comme une atteinte aux libertés. Une mère de famille, dont la fille était scolarisée à l’école maternelle Émile-Zola, fermée temporairement en raison des risques liés au narcotrafic, raconte avoir quitté le quartier : « C’était trop dangereux. J’ai préféré m’installer dans le nouveau quartier des Docks où y avait clairement plus de sécurité ». Un enjeu auquel elle accorde beaucoup d’importance pour son vote : « J’en attends encore plus pour 2026, surtout pour la sécurité de mes enfants. »
Face à cette ligne sécuritaire assumée, La France insoumise, par la voix de sa candidate Manon Monmirel, défend une rupture. Lors du lancement de sa campagne, elle a plaidé pour une police municipale désarmée et plus proche des habitants : « C’est un service public. Nous voulons des gardiens de la paix présents dans les quartiers, pas une extension de la police nationale. »
Dans la salle d’attente de la mairie, un Audonien « de toujours » résume le sentiment ambivalent de nombreux habitants : « La ville a changé, clairement. Ça dépend encore des quartiers, mais globalement, c’est beaucoup mieux aujourd’hui. Au début, j’étais très sceptique sur les caméras, mais je vois aujourd’hui à quel point elles sont utiles, pour les vols, les agressions, ou pour freiner le trafic de drogue ».
Iskandar Lebcira